Elle devait durer vingt ans ; elle règne sur Paris depuis plus de cent trente. Conspuée par les artistes avant même sa naissance, sauvée in extremis par une antenne de radio, la « dame de fer » est devenue le monument payant le plus visité du monde — et le symbole d'un pays tout entier. Retour sur le pari fou d'un ingénieur qui voulait toucher le ciel avec 18 038 pièces de fer.
Un pari pour l'Exposition universelle de 1889
Pour le centenaire de la Révolution française, Paris veut frapper fort : l'Exposition universelle de 1889 aura pour clou une tour de 300 mètres, hauteur jamais atteinte par aucune construction humaine. Le concours est remporté par l'entreprise de Gustave Eiffel, sur les plans des ingénieurs Maurice Koechlin et Émile Nouguier, affinés par l'architecte Stephen Sauvestre.
Le chantier est d'une précision d'horloger : 18 038 pièces de fer puddlé, dessinées une à une, assemblées par 2,5 millions de rivets, montées en 2 ans, 2 mois et 5 jours par 250 ouvriers — sans aucun mort sur la tour elle-même, prouesse pour l'époque. Le 31 mars 1889, Eiffel plante le drapeau tricolore au sommet.
Détestée avant d'être adorée
Avant même sa construction, une « Protestation des artistes » signée Maupassant, Gounod ou Garnier dénonce cette « tour vertigineusement ridicule » et son « ombre odieuse de colonne de tôle boulonnée ». La légende veut que Maupassant ait ensuite déjeuné régulièrement au restaurant de la tour — seul endroit de Paris d'où on ne la voit pas. Le public, lui, tranche immédiatement : près de deux millions de visiteurs grimpent dès 1889.
Gustave Eiffel, l'ingénieur du fer
Gustave Eiffel (1832-1923) n'a pas seulement construit « sa » tour. Sorti de l'École centrale, ce Dijonnais bâtit en quarante ans un empire du fer : le viaduc de Garabit et ses 165 mètres d'arche au-dessus de la Truyère, le pont Maria Pia à Porto, des gares, des ponts démontables vendus jusqu'en Indochine et en Amérique du Sud — et l'ossature interne de la statue de la Liberté, conçue dans ses ateliers de Levallois. Éclaboussé par le scandale financier du canal de Panama en 1893, il se retire des affaires et consacre ses trente dernières années à la science : il installe sur la tour un laboratoire de météorologie, finance des expériences de radiotélégraphie qui sauveront le monument, et construit à Auteuil l'une des premières souffleries aérodynamiques au monde, utilisée par les pionniers de l'aviation. L'ingénieur du fer aura ainsi offert deux fois la modernité à son siècle : par la structure, puis par la science.
Sauvée par la radio
La concession prévoyait le démontage au bout de vingt ans. Eiffel, en fin stratège, multiplie les expériences scientifiques : météorologie, aérodynamique, et surtout radiotélégraphie. En 1903, les premières liaisons militaires sont établies depuis le sommet ; la tour devient une antenne stratégique — elle interceptera même des messages ennemis pendant la Grande Guerre. Devenue indispensable, la dame de fer ne sera jamais démontée.
La Tour Eiffel en chiffres
- 330 mètres aujourd'hui avec les antennes (312 m en 1889) — plus haute construction du monde pendant 41 ans, jusqu'au Chrysler Building en 1930.
- 10 100 tonnes, dont 7 300 tonnes de charpente métallique.
- 1 665 marches jusqu'au sommet par l'escalier est.
- Repeinte entièrement tous les 7 ans environ : 60 tonnes de peinture.
- Environ 6 à 7 millions de visiteurs par an : le monument payant le plus visité au monde.
FAQ — Questions fréquentes
Oui ! La dilatation thermique du fer fait gagner jusqu'à 15 centimètres au sommet lors des fortes chaleurs, et la tour peut s'incliner de quelques centimètres à l'opposé du soleil.
Depuis l'an 2000, 20 000 ampoules à éclats la font scintiller cinq minutes au début de chaque heure, à la nuit tombée. L'éclairage nocturne de la tour est protégé par le droit d'auteur — sa photographie de nuit à usage commercial nécessite une autorisation.
Oui, jusqu'au deuxième étage (674 marches), l'accès au sommet se faisant ensuite par ascenseur. La montée à pied est plus économique et évite une partie des files d'attente.
Le principe est né des calculs de Maurice Koechlin et Émile Nouguier, ingénieurs chez Eiffel, embelli par l'architecte Stephen Sauvestre. Gustave Eiffel a racheté leurs brevets, financé, construit — et défendu le projet avec un talent qui a attaché son nom à la tour.