Un homme nu assis sur un rocher, le menton sur la main, tous les muscles bandés par l'effort de penser : l'image est si universelle qu'on oublie qu'elle a un auteur, une date et une histoire. Le Penseur est né par accident, au sommet d'une porte monumentale que Rodin ne finira jamais — avant de descendre de son perchoir pour devenir l'allégorie mondiale de la réflexion.
Né des Portes de l'Enfer
En 1880, l'État français commande à Auguste Rodin une porte monumentale pour un futur musée des Arts décoratifs, sur le thème de La Divine Comédie de Dante. Rodin y travaillera 37 ans sans jamais la voir fondue de son vivant. Au sommet de cette Porte de l'Enfer peuplée de plus de 200 figures, il place un homme assis, penché sur le gouffre : d'abord appelé Le Poète, il représente Dante contemplant les cercles de l'Enfer — et peut-être Rodin contemplant sa propre création.
De Dante au penseur universel
Très vite, la figure prend son autonomie. Rodin l'expose seule, l'agrandit en 1904 à près de deux mètres, et la rebaptise Le Penseur. Le Dante en toge des premières esquisses est devenu un homme nu, athlétique, ramassé sur lui-même : le coude droit posé sur le genou gauche, le menton sur le dos de la main — une torsion volontairement inconfortable qui fait penser le corps entier, du front plissé jusqu'aux orteils crispés sur le rocher.
« Ce qui fait penser mon Penseur, disait Rodin, c'est qu'il pense non seulement avec son cerveau, ses sourcils froncés, ses narines dilatées et ses lèvres serrées, mais avec chaque muscle de ses bras, de son dos et de ses jambes, avec son poing fermé et ses orteils qui s'agrippent. »
Rodin, le père de la sculpture moderne
Auguste Rodin (1840-1917) a le parcours le moins prometteur qui soit : fils d'un employé de la préfecture de police, refusé trois fois au concours de sculpture des Beaux-Arts, il gagne sa vie pendant vingt ans comme praticien anonyme chez des ornemanistes. La reconnaissance arrive à 37 ans avec un scandale : son Âge d'airain est si réaliste qu'on l'accuse d'avoir moulé directement le corps de son modèle. Suivront les Bourgeois de Calais, le Balzac conspué puis célébré, le Baiser — et une gloire internationale sans précédent pour un sculpteur. Rodin brise l'idéalisation académique : ses corps sont accidentés, fragmentaires, vibrants de vie ; c'est toute la sculpture moderne, de Bourdelle à Giacometti, qui sortira de son atelier. En 1916, un an avant sa mort, il lègue l'ensemble de son œuvre à l'État français — donnant naissance au musée Rodin de l'hôtel Biron, l'un des plus visités de Paris.
Un bronze aux multiples vies
Comme toute sculpture en bronze, Le Penseur existe en plusieurs fontes originales — une vingtaine de grands modèles réalisés du vivant de Rodin ou par le musée Rodin, légataire de son œuvre. On le retrouve à Paris, Philadelphie, Tokyo ou Buenos Aires. En 1906, une fonte fut installée devant le Panthéon grâce à une souscription publique — preuve de la popularité immédiate de l'œuvre.
La fonte la plus émouvante ? Celle qui veille sur la tombe de Rodin et de Rose Beuret à Meudon, conformément au vœu du sculpteur.
FAQ — Questions fréquentes
À l'origine, Dante méditait sur les damnés de l'Enfer. Détachée de la Porte, la figure est devenue une allégorie universelle : création, doute, condition humaine — chacun y projette sa propre réflexion, et c'est exactement ce que Rodin recherchait.
Au musée Rodin, rue de Varenne : la grande fonte trône dans les jardins, parmi les rosiers, avec la Porte de l'Enfer à quelques mètres. Le billet jardin suffit pour l'admirer.
Une vingtaine de fontes monumentales dans le monde, plus de nombreuses fontes du modèle original de 71,5 cm. Toutes issues des moules de Rodin, ce sont des originaux au sens du droit français, qui limite les fontes posthumes à douze exemplaires.
Rodin suit la tradition héroïque de Michel-Ange, son maître absolu : le corps nu exprime l'universel. Habillé, Le Penseur serait un homme précis d'une époque précise ; nu, il est l'humanité qui pense.