Dans une rivière calme, une jeune femme dérive entre les fleurs, les branches et les herbes sauvages. Les yeux ouverts, le visage abandonné, elle semble à la fois présente au monde et déjà passée de l’autre côté : c’est Ophélie, l’une des œuvres les plus célèbres du préraphaélisme.
Histoire et origine de l’œuvre
John Everett Millais peint Ophélie entre 1851 et 1852, alors qu’il est encore au début de sa carrière. Le tableau s’inspire de la tragédie Hamlet de William Shakespeare. Dans la pièce, Ophélie, devenue folle après la mort de son père et le rejet de Hamlet, se noie dans un ruisseau. Sa mort est racontée plutôt que montrée sur scène ; Millais choisit au contraire d’en faire une image silencieuse, suspendue entre le récit littéraire et la vision poétique.
Le peintre travaille selon les principes de la Pre-Raphaelite Brotherhood, fondée en 1848 par Millais, Dante Gabriel Rossetti et William Holman Hunt. Ces artistes souhaitent retrouver une peinture plus sincère et plus détaillée, inspirée des maîtres antérieurs à Raphaël, mais aussi de l’observation directe de la nature. Ils refusent les compositions trop conventionnelles et les effets de beauté idéalisée transmis par l’enseignement académique.
Pour peindre le paysage, Millais se rend à Ewell, dans le Surrey, où il observe longuement la végétation et la lumière au bord de la rivière Hogsmill. Il réalise cette partie du tableau en plein air, au contact direct du paysage. La figure d’Ophélie est peinte séparément, en atelier, puis intégrée à cet environnement minutieusement observé. L’œuvre est aujourd’hui conservée à Tate Britain, à Londres.
Une scène flottante, entre vie et mort
La composition frappe d’abord par son horizontalité. Le corps d’Ophélie traverse presque toute la largeur de la toile, comme s’il était porté par le courant. Ses bras sont ouverts et ses mains légèrement tournées vers le ciel ; sa robe se déploie autour d’elle tandis que ses cheveux s’étalent sur l’eau. Son visage, pâle mais paisible, ne manifeste pas la violence de la noyade. Cette immobilité rend la scène plus troublante encore.
Les yeux ouverts établissent un contact direct avec le regard du spectateur. Ophélie ne regarde pourtant personne : son expression semble absente, comme si elle se trouvait dans un état situé entre la conscience et la disparition. Le tableau ne montre pas seulement un personnage shakespearien ; il transforme sa mort en méditation sur la fragilité humaine, le deuil et le passage du temps.
La nature occupe une place presque aussi importante que la figure. Fleurs, feuillages, branches et reflets composent un écrin dense, peint avec une précision remarquable. Chaque élément contribue à l’atmosphère et peut être associé au destin d’Ophélie : les marguerites évoquent souvent l’innocence, les violettes la fidélité ou la mort, tandis que les coquelicots rappellent le sommeil et l’oubli. Ces interprétations doivent rester prudentes, car le tableau mêle les observations botaniques, les références littéraires et les conventions symboliques de l’époque.
La palette associe les verts profonds de la végétation aux blancs, aux roses et aux bleus de la robe et des fleurs. Millais utilise une lumière claire, presque froide, qui fait ressortir les détails sans transformer la scène en spectacle dramatique. La toile mesure environ 76 sur 112 centimètres : son format permet au paysage de se déployer largement tout en conservant une présence très intime au visage et aux mains du modèle.
John Everett Millais, peintre préraphaélite
Né en 1829 à Southampton, John Everett Millais montre très tôt des dispositions pour le dessin et entre jeune à la Royal Academy de Londres. Avec Rossetti et Holman Hunt, il fonde la confrérie préraphaélite, qui défend une approche ambitieuse de la peinture : observer attentivement le réel, retrouver une intensité narrative et donner aux détails une valeur expressive.
Millais se distingue par sa virtuosité technique et son goût pour les sujets littéraires ou historiques. Dans ses premières œuvres, il recherche une grande précision de surface, une lumière limpide et une forte densité de signes. Ophélie représente particulièrement bien cette période. Plus tard, son style évolue et il connaît une reconnaissance institutionnelle importante, jusqu’à devenir président de la Royal Academy. Le tableau de Tate Britain demeure toutefois associé à la force expérimentale de sa jeunesse.
L’atelier dans la baignoire : une anecdote célèbre
Elizabeth Siddal pose pour le personnage d’Ophélie. Poétesse, artiste et modèle, elle est aussi étroitement liée au cercle préraphaélite et deviendra l’épouse de Dante Gabriel Rossetti. Pour que le corps paraisse réellement immergé, Millais l’installe longtemps dans une baignoire remplie d’eau chauffée par des lampes.
Le dispositif, aussi ingénieux que précaire, finit par provoquer un incident : une panne de chauffage refroidit l’eau, et Siddal tombe malade. Son père demande alors à Millais de prendre en charge les frais médicaux. L’anecdote rappelle les conditions physiques parfois éprouvantes auxquelles les modèles étaient soumis au nom du réalisme artistique. Elle contraste avec la douceur apparente du tableau, dont la beauté repose sur un travail particulièrement exigeant.
FAQ — Questions fréquentes
Ophélie a été peinte par John Everett Millais, artiste britannique et membre fondateur du mouvement préraphaélite.
L’œuvre est conservée à Tate Britain, à Londres, au Royaume-Uni, dans les collections consacrées à l’art britannique.
Le tableau représente Ophélie, personnage de Hamlet de Shakespeare, au moment de sa noyade. Millais montre moins la violence de la mort qu’un état suspendu, silencieux et tragique.
Elizabeth Siddal a servi de modèle. Elle posa dans une baignoire remplie d’eau chauffée par des lampes et tomba malade après une panne de chauffage.