Un visage réduit à un crâne hurlant, des mains plaquées sur les tempes, un ciel qui saigne au-dessus d'un fjord : Le Cri n'illustre pas une scène — il donne une forme à l'angoisse elle-même. Peinte en 1893 par un Norvégien hanté, l'image est devenue si universelle qu'elle a fini en emoji : 😱.
Une promenade au bord du gouffre
Munch a raconté lui-même la genèse de l'image, un soir sur le chemin d'Ekeberg qui domine Oslo et son fjord : « Le soleil se couchait, le ciel devint soudain rouge sang […] Mes amis continuèrent, je restai là, tremblant d'angoisse — et je sentis un cri infini traverser la nature. » Le personnage du premier plan ne crie donc peut-être pas : il entend le cri du monde et s'en bouche les oreilles. Les deux silhouettes qui s'éloignent, indifférentes, mesurent toute la solitude de celui qui reste.
Fait troublant : ce chemin longeait alors un abattoir et l'asile psychiatrique où était internée Laura, la sœur de Munch. Certains historiens ajoutent que les ciels rouges spectaculaires observés en Europe après l'éruption du Krakatoa (1883) ont pu marquer le peintre. Réalité géographique, mémoire familiale, vision intérieure : tout converge dans ce paysage mental.
Cinq versions, deux vols
Le Cri n'est pas une œuvre unique mais une famille de cinq versions réalisées entre 1893 et 1910 — peintures, pastels, détrempe — plus une lithographie qui diffusa l'image dans toute l'Europe. La version la plus célèbre (1893) est à la Galerie nationale d'Oslo ; le musée Munch en conserve deux autres ; un pastel de 1895, dernier en mains privées, a été adjugé 119,9 millions de dollars en 2012, alors un record mondial aux enchères.
Sa célébrité en a fait une cible : la version de la Galerie nationale est volée en 1994, le jour de l'ouverture des JO de Lillehammer — les voleurs laissent un mot : « Merci pour la mauvaise sécurité ». Celle du musée Munch est arrachée en 2004, en plein jour et sous la menace d'armes. Les deux ont été retrouvées, la seconde légèrement endommagée.
Munch, peindre ce que l'œil ne voit pas
Edvard Munch (1863-1944) grandit à Kristiania (Oslo) dans une famille dévastée : sa mère meurt de tuberculose quand il a 5 ans, sa sœur aînée Sophie quand il en a 13, son père sombre dans une piété morbide. « La maladie, la folie et la mort étaient les anges noirs qui ont veillé sur mon berceau », écrira-t-il. De cette matière, il tire La Frise de la vie, cycle consacré à l'amour, l'angoisse et la mort, dont Le Cri est le panneau central. Scandaleux à Berlin en 1892 — son exposition y est fermée en une semaine —, il devient le père spirituel de l'expressionnisme : peindre non pas ce que l'on voit, mais ce que l'on ressent. Après une dépression sévère soignée en 1908, il rentre en Norvège, où il meurt en 1944, léguant à la ville d'Oslo des milliers d'œuvres — le futur musée Munch.
FAQ — Questions fréquentes
D'après les propres notes de Munch, non : il entend « le cri infini de la nature » et se bouche les oreilles. L'ambiguïté — crier ou entendre crier — fait précisément la puissance de l'image.
À Oslo, deux adresses : la version de 1893 au Musée national (Nasjonalmuseet), et deux autres versions au musée Munch. Les versions sur papier sont exposées en alternance, car très sensibles à la lumière.
Personne de précis : Munch simplifie le visage jusqu'au crâne universel. On a évoqué l'influence d'une momie péruvienne vue à Paris — l'hypothèse est plausible, mais le résultat dépasse toute source : c'est un visage-symbole.
Sur la version de 1893, une phrase minuscule au crayon — « Ne peut avoir été peint que par un fou ! » — a longtemps intrigué. Les analyses de 2021 ont conclu qu'elle est de la main de Munch lui-même, réponse ironique aux critiques sur sa santé mentale.